Accueil Date de création : 05/08/07 Dernière mise à jour : 06/07/09 15:20 / 178 articles publiés
 

Et le temps s'écoula...  posté le dimanche 05 octobre 2008 17:13

Après avoir assisté à un drôle de concert nocturne de groupes bizarres et inconnus où j'ai pu approcher Riu (le bassiste de Metronome) de très très près et sans maquillage (gyaaaah), j'ai vu les premières lueurs de l'aube se lever sur le port d'un Yokohama désert.
Après avoir dit au revoir à Miho et Saori à la fin d'une après-midi pluvieuse chez Lorraine en leur laissant des gâteaux et bonbons pour un régiment, après avoir traîné une dernière fois seule à Ueno et Asakusa pour acheter quelques souvenirs et au passage maudire des losers français qui bavaient sur d'innocentes japonaises, après avoir été dans une izakaya de Shibuya très louche avec Ai, Yôsuke et Takashi, après m'être baladée une dernière fois avec Mayu-san (la copine de concert de Lorraine) à Roppongi pour contempler Tôkyô de ses hauteurs, après avoir été généreusement invitée par le sensei d'Alex pour un cours un peu particulier de jujitsu et avoir dit au revoir à mon Ch'ti préféré, après avoir fait une dernière nuit blanche au karaoke avec Gan et Shû, le soleil s'est levé sur le Japon, annonçant le 21 août, le moment pour moi de faire mes adieux à ce rêve éveillé.

Il ne me restait plus grand chose à ranger dans mon appartement, j'avais déjà envoyé une grande partie de mes affaires par bateau et par avion.
Mais mine de rien, ça m'a bien pris une petite semaine pour ranger tout ce qui restait : on commence par enlever les posters aux murs, sortir du placard les vêtements qu'on ne remettra pas, ranger les petits bibelots superficiels, mettre ses CD dans un coin de la valise et puis on en arrive à trier la nourriture en se demandant ce qu'on va donner et ce qu'on va jeter, et là on sent que ça commence à sentir le roussi.
Le signal se met à clignoter : départ départ départ départ départ !
J'avais sous-estimé la tâche, si bien que quand Ai est arrivée à 15h, je finissais tout juste le ménage et le tri des ordures alors que je croyais avoir une bonne marge de temps.
En un sens, ce n'était pas plus mal : je n'ai pas eu le temps de réaliser que j'allais quitter pour toujours cet endroit qui avait abrité tant de souvenirs.
Bizarrement, je n'étais pas si triste à ce moment-là, en tout cas sûrement beaucoup moins qu'Ai qui avait l'air bien plus chamboulée que moi, sans doute parce que c'était pour elle une transition plus brutale : la dernière fois qu'elle avait vu mon appartement, il était encore rempli de bazar et imprégné de traces de vie quotidienne.
Là, si ce n'est les valises qui trônaient au milieu de la pièce, on aurait pu croire à une visite d'un appartement inoccupé.
Je me suis mis à sa place et ai songé qu'il devait être bien plus difficile pour elle de me voir partir que pour moi de rentrer. Il y a toujours du nouveau pour celui qui part, des choses à découvrir ou à redécouvrir, alors que la vie de celui qui reste ne change pas, elle continue comme avant, seulement avec quelqu'un en moins.
Mes proches s'étaient retrouvés dans cette situation un an plus tôt...
Dans tout les cas, j'étais la seule à  toujours bien m'en tirer et j'en culpabilisais presque, avec cette impression d'abandonner les autres.

Otoo-san, Okaa-san et Onee-chan sont arrivés une demi-heure plus tard, j'ai descendu dans la voiture mes 40 kilos de bagages (bagage à main inclus tout de même ! XD) ainsi qu'un sac de nourriture et un autre de babioles que je laissais à Ai puis j'ai pris quelques secondes pour me " recueillir " avant de refermer la porte de cet appartement à l'intérieur duquel s'étaient passées tant de choses. Au moment de glisser la clé dans la boîte aux lettres de Lorraine à qui j'avais dit au revoir plus tôt dans la journée, j'ai éprouvé un petit pincement au coeur par rapport à cet acte qui signifiait un non-retour irrémédiable.
Malgré tout, je n'avais ni regret ni sentiment d'inachevé, je crois que je m'étais finalement préparée depuis longtemps à l'idée de rentrer en France.
Je mentirais en disant que j'étais triste : bien sûr, le fait de quitter cette petite vie idéale ne me réjouissait pas mais c'était largement contrebalancé par les retrouvailles certaines avec ma famille et mes amis.

J'ai laissé la porte du portail se refermer, je suis montée en voiture et Otoo-san a démarré mais je ne me suis pas retournée pour voir ce que je laissais derrière moi.
Mis à part le fait qu'Ai m'avait dit que j'étais habillée " façon départ " (elle a des concepts étranges...), l'ambiance n'était pas différente de d'habitude dans la voiture : Otoo-san conduisait en silence, concentré sur la route, Ai et Onee-chan papotaient en s'engueulant par moment tandis qu'Okaa-san s'assurait de savoir si tout allait bien, si nous n'avions besoin de rien, si nous voulions quelque chose à manger...
Ai s'est endormie dans la voiture et je me suis souvenue d'une fois en hiver où, de fatigue, elle avait fini par s'endormir à même mon plancher alors que je l'avais laissée cinq minutes pour sortir les poubelles.
Le ciel est devenu gris et une pluie violente s'est mis à tomber, annonçant la fin du caniculaire été nippon. " C'est le ciel qui pleure ton départ ", m'a dit Ai quand elle a ouvert un oeil.
Le temps que nous arrivions à destination, la pluie avait cessé mais le froid avait profité de cette intempérie pour s'installer et nous nous sommes dépêchés de rentrer dans l'aéroport.
Malgré quelques embouteillages en milieu de chemin, nous sommes arrivés sans retard vers 18h.

Yôsuke et Takashi devaient nous rejoindre mais nous avions encore un peu de temps devant nous alors nous en avons profité pour aller manger dans un restaurant de l'aéroport. Je crois que c'est vers ce moment-là que j'ai commencé à perdre la notion du temps : ça faisait combien de jours que je n'avais pas eu une nuit de sommeil normale ?
J'avais l'impression de pas avoir dormi depuis plusieurs jours, je me sentais vraiment fatiguée mais je ne voulais pas gâcher ces dernières heures en m'enfermant dans ma bulle, et puis l'adrénaline du départ m'aidait à me maintenir éveillée et à avoir les idées à peu près claires.
A 19h, je suis allée enregistrer mes bagages avec Ai pendant que le reste de la famille dînait encore.

Voir tous les français faire la queue a eu l'effet d'un véritable éléctrochoc et m'a fait prendre conscience de ce qui allait m'arriver : j'allais rentrer avec eux, dans notre pays, redevenir une compatriote et plus une étrangère. J'allais... partir ? Quitter le Japon ?
Ne plus rentrer à Sengawa ? Dire au revoir à Ai ? Mais non, c'était pas possible !
On allait m'expulser de chez moi ?? (à la réflexion, je m'expulsais tout seule, j'avais encore un mois de visa... {#})
Alors que je croyais avoir conscience du fait que j'allais rentrer, j'ai bien compris que j'avais été complètement à côté de la plaque jusque là et pour la première fois j'ai senti les larmes monter. Pour le coup, toute la joie à l'idée du retour avait disparu.

Ai a reçu un coup de fil des garçons et nous avons été les retrouver après que j'ai fini l'enregistrement de mes bagages (0,4 kg d'excédent : c'est qui la plus forte ? {#})
Ca me touchait vraiment qu'ils aient fait le déplacement jusqu'à Narita pour me dire au revoir et être avec moi jusqu'au bout mais j'ai été encore plus touchée quand Yôsuke m'a tendu d'un air gêné un album noir : " fais pas attention hein... c'est du travail de garçon alors les trucs mignons, on connaît pas trop... "
Ce simple album photo s'est révélé bien plus que ça : un album de souvenirs.
Il me suffisait de revoir une seule de ces photos soigneusement choisies par les garçons pour revoir toute la scène qui allait autour. Dix mois de souvenirs concentrés dans ce petit album.
A la dernière page se trouvaient une photo de Takashi et Yôsuke et un petit mot de chacun d'eux. Je me suis dit que pleurer maintenant ruinerait l'ambiance, aussi je parvins à me retenir tant bien que mal en les remerciant et nous sommes allés nous balader dans l'aéroport.
Alors que l'heure aurait pu être à la déprime, chacun a tenu bon pour sourire, rigoler et parler de choses gaies, réfléchissant même à leur venue en France à l'occasion de leur voyage de fin d'études, même si on savait tout très bien qu'au fond, on était tristes.

On s'est tous réunis vers 20h30 devant la porte des départs et le fatidique moment de la séparation est arrivé et avec lui, les larmes qui avaient fait tant d'efforts jusqu'ici pour ne pas sortir ! Okaa-san, Onee-chan et Ai m'ont toutes les trois remis une lettre et des petits cadeaux (je me suis retrouvée avec un sac d'une tonne, heureusement qu'il y a de la place dedans... XD) quand tout à coup Yôsuke s'est exclamé : " aaah attendez, je viens de réaliser que parmi toutes les photos qu'on avait prises, il n'y en a aucune où nous sommes tous les quatre ! "
L'erreur fut réparée sous le panneau affichant les départs et après avoir serré tout le monde très fort en les remerciant pour tout, je me suis aventurée vers la porte des départ, écrasée sous tout mon barda, les cheveux en bataille et la vue brouillée par les larmes.
La dernière chose que j'ai pu voir avant de me retrouver complètement seule, c'était des signes de main chaleureux et une Ai qui pleurait encore plus que moi.

Après, je me souviens que j'ai réussi à embarquer sans problème dans mon avion et au moment du décollage j'ai dû refouler une nouvelle montée de larmes.
Dans un premier temps, j'ai lu toutes les lettres qu'on m'avait remises ces derniers jours, chacune me faisant plus pleurer que la précédente (je crois que le pauvre homme assis à côté de moi a dû avoir envie de me tuer à plusieurs reprises durant le vol ! XD)
Curieusement, les larmes ont fini par s'arrêter pour faire place au sourire quand je me suis mis à faire le bilan de cette année (fallait bien que je trouve comment occuper ces quatorze heures...)
Puis il est arrivé un moment où j'étais tellement fatiguée et déconnectée de la réalité que je n'ai plus pu rien faire d'autre qu'écouter mon mp3 en boucle.
Dans l'état de légume où j'étais, même le simple fait de regarder un film me semblait requérir trop d'attention et bien évidemment je n'arrivais pas à dormir.
Malgré tout, il s'est trouvé que j'avais encore assez de force pour me dire " eh bé... ça y est je suis rentrée du bout du monde là ! " quand j'ai senti l'avion se poser et encore un sursaut d'énergie pour sauter dans les bras de mon père, le premier que j'ai vu parmi les membres de ma famille qui étaient venus me chercher, en ce vendredi 22 août à 4h15 à l'aéroport Charles de Gaulle...




Voici la traduction du " Relais du matin ", du poète Shuntarô Tanigawa.
Ai me l'a calligraphié et l'a glissé dans la lettre qu'elle m'a remise juste avant notre séparation.

Lorsque les jeunes de Kamchaka sont en train de rêver,
une jeune fille Mexicaine attend son bus en pleine campagne.
Une petite New-Yorkaise endormie se retourne dans son lit le sourire aux lèvres.
A Rome, un jeune homme s'éblouie en regardant le ciel se colorer des premières lueurs de l'aube.
Sur cette Terre où le soleil est toujours en train de se lever quelque part, nous assurons le relais.
D'une longitude à l'autre, des gens prennent la relève pour protéger ceux qui dorment encore
et si l'on tend l'oreille on peut entendre la sonnerie d'un réveil retentir quelque part au loin.
C'est la preuve que quelqu'un a bien accueilli le matin que tu lui as légué.

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Tous les commentaires de l'article:
Et le temps s'écoula...

  • Nicolas mailto

    sam 11 oct 2008 12:15

    Eh ben, félicitations pour ce blog que j'ai suivi presque depuis le début! Ayant eu une assez mauvaise expérience lors de mon voyage au Japon (deux semaines en rentrant d'Australie, sans argent, avec une mononucléose, c'était peut-être pas le meilleur conteste non plus...), le fait de lire ton blog m'a vraiment donné envie d'y retourner!
    En tous cas, t'as bien réussi à rendre la nostalgie du départ... J'espère que tu continueras à écrire de temps en temps, je t'ai lu avec beaucoup de plaisir!
    Voilà, bonne continuation, et merci!

  • Alexa mailto

    sam 11 oct 2008 06:53

    Très émouvant tout ça ...

  • Anthony mailto

    jeu 09 oct 2008 17:00

    Encore une photographie de Camille avec un truc à becter entre les mains...
    Ce n'est pas grand chose et en même temps ça veut tout dire !

    Enfin moi j'dis ça, j'dis rien


 

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