Après avoir assisté à un drôle de concert nocturne de groupes
bizarres et inconnus où j'ai pu approcher Riu (le bassiste de
Metronome) de très très près et sans maquillage (gyaaaah), j'ai vu
les premières lueurs de l'aube se lever sur le port d'un Yokohama
désert.
Après avoir dit au revoir à Miho et Saori à la fin d'une après-midi
pluvieuse chez Lorraine en leur laissant des gâteaux et bonbons
pour un régiment, après avoir traîné une dernière fois seule à Ueno
et Asakusa pour acheter quelques souvenirs et au passage maudire
des losers français qui bavaient sur d'innocentes japonaises, après
avoir été dans une izakaya de Shibuya très louche avec Ai, Yôsuke et Takashi, après
m'être baladée une dernière fois avec Mayu-san (la copine de
concert de Lorraine) à Roppongi pour contempler Tôkyô de ses
hauteurs, après avoir été généreusement invitée par le sensei
d'Alex pour un cours un peu particulier de jujitsu et avoir dit au
revoir à mon Ch'ti préféré, après avoir fait une dernière nuit
blanche au karaoke avec Gan et Shû, le soleil s'est levé sur
le Japon, annonçant le 21 août, le moment pour moi de faire mes
adieux à ce rêve éveillé.
Il ne me restait plus grand chose à ranger dans mon appartement,
j'avais déjà envoyé une grande partie de mes affaires par bateau et
par avion.
Mais mine de rien, ça m'a bien pris une petite semaine pour ranger
tout ce qui restait : on commence par enlever les posters aux murs,
sortir du placard les vêtements qu'on ne remettra pas, ranger les
petits bibelots superficiels, mettre ses CD dans un coin de la
valise et puis on en arrive à trier la nourriture en se demandant
ce qu'on va donner et ce qu'on va jeter, et là on sent que ça
commence à sentir le roussi.
Le signal se met à clignoter : départ départ
départ départ
départ !
J'avais sous-estimé la tâche, si bien que quand Ai est arrivée à
15h, je finissais tout juste le ménage et le tri des ordures alors
que je croyais avoir une bonne marge de temps.
En un sens, ce n'était pas plus mal : je n'ai pas eu le temps de
réaliser que j'allais quitter pour toujours cet endroit qui avait
abrité tant de souvenirs.
Bizarrement, je n'étais pas si triste à ce moment-là, en tout cas
sûrement beaucoup moins qu'Ai qui avait l'air bien plus chamboulée
que moi, sans doute parce que c'était pour elle une transition plus
brutale : la dernière fois qu'elle avait vu mon appartement, il
était encore rempli de bazar et imprégné de traces de vie
quotidienne.
Là, si ce n'est les valises qui trônaient au milieu de la pièce, on
aurait pu croire à une visite d'un appartement inoccupé.
Je me suis mis à sa place et ai songé qu'il devait être bien plus
difficile pour elle de me voir partir que pour moi de rentrer. Il y
a toujours du nouveau pour celui qui part, des choses à découvrir
ou à redécouvrir, alors que la vie de celui qui reste ne change
pas, elle continue comme avant, seulement avec quelqu'un en
moins.
Mes proches s'étaient retrouvés dans cette situation un an plus
tôt...
Dans tout les cas, j'étais la seule à toujours bien m'en
tirer et j'en culpabilisais presque, avec cette impression
d'abandonner les autres.
Otoo-san, Okaa-san et Onee-chan sont arrivés une demi-heure plus
tard, j'ai descendu dans la voiture mes 40 kilos de bagages (bagage
à main inclus tout de même ! XD) ainsi qu'un sac de nourriture et
un autre de babioles que je laissais à Ai puis j'ai pris quelques
secondes pour me " recueillir " avant de refermer la porte de cet
appartement à l'intérieur duquel s'étaient passées tant de choses.
Au moment de glisser la clé dans la boîte aux lettres de Lorraine à
qui j'avais dit au revoir plus tôt dans la journée, j'ai éprouvé un
petit pincement au coeur par rapport à cet acte qui signifiait un
non-retour irrémédiable.
Malgré tout, je n'avais ni regret ni sentiment d'inachevé, je crois
que je m'étais finalement préparée depuis longtemps à l'idée de
rentrer en France.
Je mentirais en disant que j'étais triste : bien sûr, le fait de
quitter cette petite vie idéale ne me réjouissait pas mais c'était
largement contrebalancé par les retrouvailles certaines avec ma
famille et mes amis.
J'ai laissé la porte du portail se refermer, je suis montée en
voiture et Otoo-san a démarré mais je ne me suis pas retournée pour
voir ce que je laissais derrière moi.
Mis à part le fait qu'Ai m'avait dit que j'étais habillée " façon
départ " (elle a des concepts étranges...), l'ambiance n'était pas
différente de d'habitude dans la voiture : Otoo-san conduisait en
silence, concentré sur la route, Ai et Onee-chan papotaient en
s'engueulant par moment tandis qu'Okaa-san s'assurait de savoir si
tout allait bien, si nous n'avions besoin de rien, si nous voulions
quelque chose à manger...
Ai s'est endormie dans la voiture et je me suis souvenue d'une fois
en hiver où, de fatigue, elle avait fini par s'endormir à même mon
plancher alors que je l'avais laissée cinq minutes pour sortir les
poubelles.
Le ciel est devenu gris et une pluie violente s'est mis à tomber,
annonçant la fin du caniculaire été nippon. " C'est le ciel qui
pleure ton départ ", m'a dit Ai quand elle a ouvert un oeil.
Le temps que nous arrivions à destination, la pluie avait cessé
mais le froid avait profité de cette intempérie pour s'installer et
nous nous sommes dépêchés de rentrer dans l'aéroport.
Malgré quelques embouteillages en milieu de chemin, nous sommes
arrivés sans retard vers 18h.
Yôsuke et Takashi devaient nous rejoindre mais nous avions encore
un peu de temps devant nous alors nous en avons profité pour aller
manger dans un restaurant de l'aéroport. Je crois que c'est vers ce
moment-là que j'ai commencé à perdre la notion du temps : ça
faisait combien de jours que je n'avais pas eu une nuit de sommeil
normale ?
J'avais l'impression de pas avoir dormi depuis plusieurs jours, je
me sentais vraiment fatiguée mais je ne voulais pas gâcher ces
dernières heures en m'enfermant dans ma bulle, et puis l'adrénaline
du départ m'aidait à me maintenir éveillée et à avoir les idées à
peu près claires.
A 19h, je suis allée enregistrer mes bagages avec Ai pendant que le
reste de la famille dînait encore.
Voir tous les français faire la queue a eu l'effet d'un véritable
éléctrochoc et m'a fait prendre conscience de ce qui allait
m'arriver : j'allais rentrer avec eux, dans notre
pays, redevenir une compatriote et plus une
étrangère. J'allais... partir ? Quitter le Japon ?
Ne plus rentrer à Sengawa ? Dire au revoir à Ai ? Mais non, c'était
pas possible !
On allait m'expulser de chez moi ?? (à la réflexion, je m'expulsais
tout seule, j'avais encore un mois de visa...
)
Alors que je croyais avoir conscience du fait que j'allais rentrer,
j'ai bien compris que j'avais été complètement à côté de la plaque
jusque là et pour la première fois j'ai senti les larmes monter.
Pour le coup, toute la joie à l'idée du retour avait disparu.
Ai a reçu un coup de fil des garçons et nous avons été les
retrouver après que j'ai fini l'enregistrement de mes bagages (0,4
kg d'excédent : c'est qui la plus forte ?
)
Ca me touchait vraiment qu'ils aient fait le déplacement jusqu'à
Narita pour me dire au revoir et être avec moi jusqu'au bout mais
j'ai été encore plus touchée quand Yôsuke m'a tendu d'un air gêné
un album noir : " fais pas attention hein... c'est du travail de
garçon alors les trucs mignons, on connaît pas trop... "
Ce simple album photo s'est révélé bien plus que ça : un album de
souvenirs.
Il me suffisait de revoir une seule de ces photos soigneusement
choisies par les garçons pour revoir toute la scène qui allait
autour. Dix mois de souvenirs concentrés dans ce petit album.
A la dernière page se trouvaient une photo de Takashi et Yôsuke et
un petit mot de chacun d'eux. Je me suis dit que pleurer maintenant
ruinerait l'ambiance, aussi je parvins à me retenir tant bien que
mal en les remerciant et nous sommes allés nous balader dans
l'aéroport.
Alors que l'heure aurait pu être à la déprime, chacun a tenu bon
pour sourire, rigoler et parler de choses gaies, réfléchissant même
à leur venue en France à l'occasion de leur voyage de fin d'études,
même si on savait tout très bien qu'au fond, on était
tristes.
On s'est tous réunis vers 20h30 devant la porte des départs et le
fatidique moment de la séparation est arrivé et avec lui, les
larmes qui avaient fait tant d'efforts jusqu'ici pour ne pas sortir
! Okaa-san, Onee-chan et Ai m'ont toutes les trois remis une lettre
et des petits cadeaux (je me suis retrouvée avec un sac d'une
tonne, heureusement qu'il y a de la place dedans... XD) quand tout
à coup Yôsuke s'est exclamé : " aaah attendez, je viens de réaliser
que parmi toutes les photos qu'on avait prises, il n'y en a aucune
où nous sommes tous les quatre ! "
L'erreur fut réparée sous le panneau affichant les départs et après
avoir serré tout le monde très fort en les remerciant pour tout, je
me suis aventurée vers la porte des départ, écrasée sous tout mon
barda, les cheveux en bataille et la vue brouillée par les
larmes.
La dernière chose que j'ai pu voir avant de me retrouver
complètement seule, c'était des signes de main chaleureux et une Ai
qui pleurait encore plus que moi.
Après, je me souviens que j'ai réussi à embarquer sans problème
dans mon avion et au moment du décollage j'ai dû refouler une
nouvelle montée de larmes.
Dans un premier temps, j'ai lu toutes les lettres qu'on m'avait
remises ces derniers jours, chacune me faisant plus pleurer que la
précédente (je crois que le pauvre homme assis à côté de moi a dû
avoir envie de me tuer à plusieurs reprises durant le vol !
XD)
Curieusement, les larmes ont fini par s'arrêter pour faire place au
sourire quand je me suis mis à faire le bilan de cette année
(fallait bien que je trouve comment occuper ces quatorze
heures...)
Puis il est arrivé un moment où j'étais tellement fatiguée et
déconnectée de la réalité que je n'ai plus pu rien faire d'autre
qu'écouter mon mp3 en boucle.
Dans l'état de légume où j'étais, même le simple fait de regarder
un film me semblait requérir trop d'attention et bien évidemment je
n'arrivais pas à dormir.
Malgré tout, il s'est trouvé que j'avais encore assez de force pour
me dire " eh bé... ça y est je suis rentrée du bout du monde là ! "
quand j'ai senti l'avion se poser et encore un sursaut d'énergie
pour sauter dans les bras de mon père, le premier que j'ai vu parmi
les membres de ma famille qui étaient venus me chercher, en ce
vendredi 22 août à 4h15 à l'aéroport Charles de Gaulle...
Voici la traduction du " Relais du matin ", du poète Shuntarô
Tanigawa.
Ai me l'a calligraphié et l'a glissé dans la lettre qu'elle m'a
remise juste avant notre séparation.
Lorsque les jeunes de Kamchaka sont en train de rêver,
une jeune fille Mexicaine attend son bus en pleine campagne.
Une petite New-Yorkaise endormie se retourne dans son lit le
sourire aux lèvres.
A Rome, un jeune homme s'éblouie en regardant le ciel se colorer
des premières lueurs de l'aube.
Sur cette Terre où le soleil est toujours en train de se lever
quelque part, nous assurons le relais.
D'une longitude à l'autre, des gens prennent la relève pour
protéger ceux qui dorment encore
et si l'on tend l'oreille on peut entendre la sonnerie d'un réveil
retentir quelque part au loin.
C'est la preuve que quelqu'un a bien accueilli le matin que tu lui
as légué.

Nicolas
sam 11 oct 2008 12:15